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HISTORIQUE
DE LA SIDERURGIE ©
DANS
LE CALVADOS
LA S.M.N.
(1910 – 1965)
(Document
de Guy BONNEMIE - reproduction interdite sans autorisation)
Les archives historiques, les vieux actes
des tribunaux prouvent que dès les époques gauloises
et gallo-romaines les mines de fer étaient exploitées
dans notre région.
Les nombreuses et vastes forêts existantes
à proximité des gîtes permettaient le traitement
du minerai sur place.
On n’a pratiquement pas retrouvé de
trace de cette activité si ce n’est dans les quelques
cimetières gaulois découverts dans notre région
et en particulier celui de Mondeville où est maintenant établie
la Société Métallurgique de Normandie, où
on a retrouvé quelques instruments tranchants et quelques
armes en fer.
Seuls quelques villages ou lieux-dits : La Ferrière
Duval, La Ferrière au Doyen, La Ferrière Harang, La
Ferronière, Les Forges, etc. dont les noms ont traversé
les siècles permettent d’affirmer que, dans le Calvados,
on extrayait du minerai et on forgeait le fer à une époque
très reculée. Ces lieux-dits, une cinquantaine environ,
se répartissent en deux régions :
- Honfleur, Dozulé, Livarot et Lisieux d’une part
- Saint-Rémy, Vire, Villers-Bocage d’autre part.
Il est cependant vraisemblable que la production
métallique de masse n’est apparue qu’à
la fin du moyen âge.
En effet, jusqu’à cette époque
la civilisation était incontestablement une civilisation
du bois, dans laquelle le fer ne jouait qu’un rôle des
plus restreints.
Les maisons étaient faites de bois et de
torchis, les outils agricoles étaient le plus souvent en
bois et les ancres mêmes (comme on a retrouvé dans
les pays scandinaves) étaient constitués par une armature
de bois lestée d’une lourde pierre.
Il faut attendre le 15ème siècle pour
retrouver dans l’état actuel des archives de notre
région, les traces des forges normandes, mais il est permis
de penser qu’avant cette époque elles ne différaient
guère des autres exploitations établies en Champagne,
en Bourgogne ou au Pays Basque.
Une petite industrie rurale
Avant d’entreprendre de montrer ce que fut
la sidérurgie dans notre région à partir du
15ème siècle, il est bon de rappeler quelles étaient
les méthodes d’extraction et de travail du fer dans
les siècles qui ont précédé.
Dans la majorité des cas, le minerai était
enlevé à ciel ouvert. En effet, dans de nombreuses
régions, le minerai affleurait le sol et il suffisait d’enlever
une mince couche de terre végétale pour atteindre
le minerai de fer.
On creusait alors des fosses assez larges sur les
bords desquelles on rejetait le minerai, puis on les abandonnait
quand l’orifice devenait trop grand pour aller creuser ailleurs.
Lorsque les couches étaient plus profondes, on était
obligé de creuser des puits de mine d’une vingtaine
de mètres de profondeur, mais il faut attendre le 17ème
siècle pour en arriver à ce genre d’exploitation.
Une fois extrait, le minerai était lavé
pour livrer au feu un minerai plus pur.
Pendant des millénaires (des romains jusqu’au
12ème et même jusqu’au 17ème siècle
dans les petites forges rurales), le seul procédé
employé fut le procédé direct, à l’aide
du bas foyer.
Ce bas foyer évoluera cependant au cours
des siècles.
Il fut d’abord constitué par une cavité
creusée dans la terre, puis d’une cavité creusée
à flanc de coteau et pourvu d’un canal d’amenée
d’air ou d’une ouverture orientée vers les vents
dominants pour aider le tirage. Enfin, ces appareils primitifs furent
améliorés. On les construisit en pierres et en terre
jusqu’à un mètre de hauteur et ils furent dotés
de soufflets mus par des hommes puis par des chevaux.
Dans ces fours, on plaçait successivement
des couches de minerai puis de bois ou plus tard de charbon de bois
et on y mettait le feu. Le point le plus délicat pour la
transformation du minerai de fer a toujours été d’obtenir
une température suffisante pour porter le métal en
fusion. Les moyens rudimentaires, malgré leurs perfectionnements
ne permettaient que partiellement d’obtenir ce résultat.
A la fin de l’opération, on retirait par la partie
supérieure du four une masse spongieuse de quelques dizaines
de kilos appelée "loupe". Cette loupe était
toute imprégnée de scorie. IL fallait donc la frapper
à grands coups de marteau pour éliminer la scorie
et souder entre elles les particules de fer. Cette deuxième
opération était faite dans une forge équipée
du même genre de soufflet que le bas foyer. Le rendement était
faible car on arrêtait le fourneau après chaque coulée.
Ces bas foyers étaient placés généralement
dans les forêts à proximité des minerais. Ces
établissements volants étaient appelés «
forges renardières » à cause du conduit (queue
de renard) par lequel s’écoulait le produit.
Jusqu’au 12ème siècle le travail
du fer est un travail annexe de l’agriculture, il fait encore
partie de l’exploitation domaniale. Les paysans exercent le
métier de métallurgiste pendant les mortes saisons
agricoles. Il suffisait d’ailleurs de six à sept ouvriers
par installation.
Ces centres métallurgiques devaient être
très nombreux du fait des difficultés de communication
qui assuraient à chacun d’entre eux une clientèle
locale suffisant à leur production.
Leur trace est difficile à suivre, leur
séjour à un endroit étant toujours assez court.
Dès que l’affleurement du minerai était assez
écrêté pour rendre l’exploitation difficile,
dès que le bois dans les abords devenait rare, la forge était
transportée ailleurs.
Sur le terrain, le seul souvenir qu’il en
reste se trouve dans quelques dénominations de lieux dits
: « Fosse d’Enfer », « Terre d’Enfer
», qui ne sont, d’après les historiens, que des
altérations de terre de fer. Ainsi à Beaumont et au
Mont-des-Vespres près de Saint-Rémy. Dans la région
de Jurques on trouve « Trou du renard » appellation
plus caractéristique. Il faut ajouter probablement une part
des lieux dits cités plus haut qui ne datent pas tous de
l’époque gauloise.
Les moulins à fer
La première révolution qui allait
se produire dans la technique métallurgique fut l’application
du moulin à eau au travail du fer. Désormais les soufflets
des fourneaux et les marteaux destinés à battre le
fer seront actionnés par un arbre à cames mû
par l’énergie hydraulique mettant en mouvement la roue
à aube du moulin. Le travail devenait moins pénible
et la puissance obtenue permit de construire des fours plus importants
appelés « fours à masse ». Certains de
ces appareils avaient une hauteur de quatre à cinq mètres
et avaient une production journalière de 1 500 kilos. C’étaient
évidemment des installations fixes.
Ils étaient construits en pierres, les parois
intérieures étant revêtues de glaise. Le chargement
du minerai et du charbon de bois se faisait par le haut, l’extraction
de la loupe par le haut n’étant plus possible en raison
de son poids accru, on pratiquait à la base une grande ouverture
par laquelle on extrayait la loupe pour la marteler à la
forge hydraulique.
Signalons d’ailleurs qu’avec l’augmentation
de puissance des soufflets on atteignit rapidement une température
suffisamment élevée pour qu’une partie au moins
du métal en fusion, l’appareil se mit à couler
de la fonte ou « fer cru ». On pensa d’abord à
une erreur dans le procédé de production, puis on
découvrit la façon de travailler la fonte soit en
la moulant, soit en la transformant en fer avec un nouvel affinage
au charbon de bois. La fonte fut alors coulée à la
sortie du fourneau dans des rigoles creusées dans le sable.
De telles installations demandaient des investissements considérables
auxquels ne pouvaient faire face les ferriers de l’époque
précédente. De grands seigneurs, le roi lui-même,
de puissants financiers, de riches marchands prenaient un intérêt
plus direct à des entreprises qui tendaient à échapper
à l’improvisation.
La profession des ferriers ou ferons s’organisa
dès la fin du 13ème siècle. La corporation
ou plus exactement « La Ligue » comprenait des maîtres
de forges, les ferons et les poëleurs ou faiseurs de poëles,
catégorie de travailleurs indépendants ainsi appelés
parce qu’ils fabriquaient des objets d’usage domestique.
Les ouvriers devaient passer des épreuves
pour montrer leur capacité. Ils élisaient des jurés
ou prévosts chargés de surveiller la production et
la qualité du travail.
Si les deux premières catégories
professionnelles se soumettaient aux règles de « La
Ligue », il n’en était pas de même des
poëleurs qui essayaient par tous les moyens d’échapper
aux impôts et droits payés par la profession (la rente
: impôt foncier ; la coutume : droit de vente ; la hance :
taxe de transport) en retour La Ligue essayait de leur interdire
les achats de minerai. Un document du 15ème siècle
(1462 – 1476), appelé «les Pieds de la Mynière
de Beaumont» (Archives Départementales) est le récit
des audiences et procès entre poëleurs et La Ligue.
Les trois centres industriels du Calvados
A cette époque, trois centres importants
sont connus d’une façon certaine dans le Calvados :
Balleroy, Saint-Rémy et Danvou, où les ferons avaient
trouvé les matières premières indispensables
: le bois et le minerai, ainsi que la force hydraulique. L’usine
de Balleroy était installée près d’une
rivière appelée la Drôme. On a retrouvé
d’abondantes scories près de ses rives.
Les archives nous apprennent qu’en 1655,
le roi autorise le Sieur de Choisy à construire une forge,
un fourneau, un bocambre (ou boccard sorte de marteau pilon) et
une fenderie puis lui permet de prendre <<… en les payant
le prix, 45 arpents de bois dans la forêt sur les 70 adjugés
tous les ans>>.
En 1659, la forge était louée 14
000 livres, le seigneur promettant de fournir le bois nécessaire
pour faire 16 000 sacs de charbon.
En 1740, la forge fut abandonnée après
une existence de 85 ans en raison du manque de combustible car l’exploitation
provoquait un déboisement intensif et des mesures très
sévères furent prises par le roi pour l’enrayer.
Ceci explique en particulier pourquoi le marquis
de Balleroy s’intéressa en 1744 à la découverte
de la mine de charbon de Littry, mais l’exploitation s’avéra
décevante.
Pour les forges de Saint-Rémy, si leur existence
est prouvée, il n’en reste aucune trace sur le terrain.
Leur existence ne dut pas être de longue durée. En
tous cas, il n’en est plus fait mention, en 1642, dans la
liste des exploitations de la région.
La première mention que nous connaissons
des forges de Danvou date du 12 août 1602. A cette date, Henri
IV adresse une lettre patente au surintendant général
des eaux et forêts en faveur du sieur de Matignon, comte de
Thorigny, baron de Gacey et sieur de Chaumont, mais il est vraisemblable
qu’à cette époque l’exploitation se faisait
encore par forge renardière.
Il faut aller jusqu’en 1721 pour avoir des
données précises. A partir de cette date, les archives
du palais de Monaco fournissent des renseignements intéressants.
Danvou en effet faisait partie du comté de Thorigny appartenant
à Matignon et le comte Jacques François Léonard
de Matignon, comte de Thorigny épouse en 1715 Louise Hyppolite,
héritière de la principauté de Monaco. Il devra
d’ailleurs quitter son nom pour prendre celui de Grimaldi.
Ces archives nous donnent en particulier un plan
de l’installation. Celle-ci était faite sur les bords
de la Druance et comprenait un haut fourneau, une forge de deux
feux d’affinerie et une de chaufferie, une fenderie et un
boccard. Elle devait occuper environ 80 ouvriers – mineurs,
fondeurs, charretiers pour le transport du minerai et produisait
environ 220 tonnes de fer par an.
Elle s’approvisionnait aux minerais d’Ondefontaine,
de Jurques et du Mont-Pinçon et exploitait les bois alentours
: Plessis, Roucamps, Campandré, etc.
Pendant 64 ans les installations de Danvou furent
louées à cinq maîtres de forge. Le prix de la
location pendant cette période passe de 7 000 livres de ferme
annuelle à 16 000 livres. C’est peut être pour
cette raison que le sieur Collet, le premier novembre 1786 demanda
et obtint la résiliation.
Dès cette époque les forges de Danvou
tombaient en décadence, la révolution française
y porta un dernier coup.
Le 4 février 1793, Monsieur de Grimaldi
céda l’emplacement des forges au Sieur Delouey moyennant
4 000 francs. Celui-ci détruisit les forges, les digues et
l’étang.
Signalons qu’en 1912 la maison De Poorter
de Rotterdam, propriétaire de concession de minerai, récupèrera
les scories qui contenait encore 15 à 20 % de fer pour les
exploiter en Hollande.
La disparition des forges normandes
A la fin du 18ème siècle toutes les
forges normandes avaient cessé d’exister. Quelles en
furent les raisons ?
Tout d’abord les affleurement de minerai
s’épuisant, l’extraction devenait plus difficile
et plus coûteuse.
Le développement des facilités de
transport entraînait des conditions économiques nouvelles
contribuant à la disparition des petits centres.
Enfin le déboisement qui avait pris des
proportions inquiétantes était stoppé par les
mesures royales et, surtout, on commençait à substituer
la houille puis le coke au charbon de bois. Le premier haut-fourneau
à coke fonctionnera en Angleterre en 1735.
A la dispersion géographique (un millier
d’entreprise en 1789) succéda un début de concentration
près des mines de charbon à côté desquelles
on espérait, comme en Angleterre, trouver du minerai, ce
qui ne se vérifia que pour le Creusot où le premier
haut-fourneau à coke fonctionnera en 1784.
La seule mine de charbon du Calvados, celle de
Littry, ne pouvait fournir un charbon cokéfiable. Comme l’a
écrit Monsieur Pareyn, en 1954, dans l’étude
qu’il a consacré à cette mine : << le
bassin de Littry par sa nature discontinue et la présence
d’une seule couche n’est exploitable qu’en période
de disette ou de crise aiguë>>. Ce qui fut d’ailleurs
le cas pendant les deux dernières guerres.
Ce siècle fut pour la sidérurgie
celui des découvertes. Nous en rappellerons les plus importantes.
En 1829, l’anglais Nielson découvre
la récupération du gaz de haut-fourneau ce qui provoque
en particulier une économie sensible de combustible (1,6
tonne de charbon pour une tonne de fonte au lieu de deux tonnes
et plus).
En 1850, l’utilisation de la machine à
vapeur de Watt remplace la force hydraulique et permet de s’affranchir
de la nécessité d’établir des hauts-fourneaux
près d’un cours d’eau.
En 1855, l’anglais Bessemer découvre
le procédé de fabrication de l’acier, complété
par celui du français Martin en 1864. Ces deux dernières
découvertes révolutionnaient la production de l’acier
qui jusqu’à cette époque était inférieure
à la production de fer, étant donné les difficultés
d’élaboration ; son emploi étant réservé
aux armes et aux outils. Rappelons à ce sujet que les premiers
rails de chemin de fer et la tour Eiffel sont en fer.
Cependant ces deux procédés n’étaient
pas applicables aux minerais lorrains et normands car ils contenaient
une impureté : le phosphore.
En 1873, deux chimistes anglais, Thomas et Gilchrist, modifiaient
le convertisseur Bessemer pour pouvoir utiliser les minerais phosphoreux.
Le four Martin basiqué complète en 1879 cette découverte.
L’influence de ces deux procédés
se fait rapidement sentir en Normandie et conduit à des demandes
de concessions de mines faites par des particuliers mais celles-ci
ne sont pas exploitées.
Les heureux détenteurs de ces richesses
latentes n’eurent qu’à attendre le moment où
des gens avisés vinrent leur en offrir un bon prix.
L’industrie allemande peu favorisée
du côté des minerais de fer s’inquiétait
de l’élévation régulière du prix
des minerais. La vente des minerais suédois était
contingentée et les sidérurgistes lorrains qui échangeaient
leur minerai contre du charbon allemand abusaient un peu des prix.
Aussi les allemands prirent-ils des participations dans les sociétés
minières de l’est, mais ces participations étant
peu importantes ils se tournèrent vers le gisement normand.
A ce moment un scepticisme probablement intéressé
régnait en France quant à la valeur de ce gisement.
Les Hollandais et les Allemands, en particulier le groupe Thyssen,
profitèrent de l’occasion.
La période contemporaine
De 1900 à 1910, quatorze concessions étaient
accordées (avec celle de Saint-Rémy).
Six étaient exploitées :
- Saint-Rémy par une société
française,
- Saint-André et May-sur-Orne par une société
franco-allemande,
- Jurques par la société hollandaise De Poorter,
- Soumont et Barbery par le groupe Thyssen
Pour les huit autres : une appartenait aux Hollandais
(Ondefontaine) et quatre aux Allemands (dont Perrières au
groupe Thyssen).
Sous l’influence des métallurgistes
de l’Est, l’administration se réveilla mais un
peu tard. La population normande était peu favorable à
l’industrialisation de la région. Il fallut faire appel
à la main-d’oeuvre étrangère. Il n’était
donc pas prévu d’implanter des hauts-fourneaux à
Caen. En 1884, la ville avait déjà refusé l’offre
de l’actuelle Cégédur.
La production du minerai allait pourtant en s’intensifiant
dans le Calvados et passait :
de 155 000 tonnes en 1902 à 204 000 tonnes en 1905, puis
280 000 tonnes en 1910.
Pendant le même temps le trafic du minerai
normand, y compris les mines de l’Orne, par le port de Caen
à destination de l’Angleterre ou de l’Allemagne
(66%) qui était de :
90 00 tonnes en 1891 passait à 200 000 tonnes en 1905 et
300 000 tonnes en 1910.
Il devenait donc intéressant d’avoir
un fret de retour.
Les charbonniers allemands du bassin de la Rhur
et de la Wesphalie formaient un trust qui pour maintenir les prix
fixait des quotas de production à ses adhérents avec
une amende par tonne de charbon vendue au-dessus de la production
autorisée.
Toutefois étaient dispensés de la
taxe les tonnages vendus à des sociétés minières
ou métallurgiques dans les quelles les adhérents possédaient
une participation. Celle-ci devait être de 99% pour les usines
allemandes et 75% pour les usines étrangères.
Thyssen voulut profiter de cette disposition pour
extraire une quantité de houille supérieure à
celle normalement allouée et comme il n’avait pas les
moyens financiers pour acquérir une usine en Allemagne, il
pensa au Calvados où il possédait des mines.
Ces circonstances permettent d’expliquer
pourquoi les hauts-fourneaux de Caen sont situés près
du minerai, et non près du charbon comme l’étaient
les autres usines sidérurgiques.
En 1909, Thyssen acheta 210 hectares de terrain
situés entre l’Orne et le canal.
Ses projets étaient ambitieux. Il voulait
construire une usine produisant 900 000 tonnes de fonte par an,
ce qui correspondait à une importation de 1 200 000 tonnes
de charbon et en retour à l’exportation de 1 200 000
tonnes de minerai auxquelles il fallait ajouter 1 800 000 tonnes
pour la fabrication de la fonte.
L’affaire s’ébruita et une campagne
de presse se déclencha.
On parla d’infiltration d’agents allemands
en Normandie pour préparer un débarquement et constituer
un « Gibraltar allemand » dans le Cotentin où
Thyssen était également possesseur des mines de Diélette.
La question fut même portée à la chambre comme
l’a écrit M. Enguerand, député du Calvados
de l’époque : << Thyssen avait pêché
par excès d’optimisme en s’imaginant qu’il
pourrait établir en Normandie un établissement purement
allemand >>.
Sur ces entrefaites, la Société Française
de Construction Mécanique (anciennement établissement
Cail) dirigée par M. Le Chatelier voulait sortir de la dépendance
dans laquelle les forges françaises maintenaient les industries
mécaniques, en réglant leurs consommations. Il se
vit offrir par Thyssen une proposition d’association. L’apport
fut évidemment limité à 25%, règle imposée
par le syndicat des charbonniers allemands.
En 1910 fut constituée la Société des Hauts-Fourneaux
et Aciéries de Caen (H.F.A.C.).
Celle-ci n’envisageait plus qu’une production de 600
000 tonnes de fonte par an.
L’étude des questions de transport
du minerai entre Soumont et Caen amena, après que Thyssen
eut renoncé au transport aérien par câble, à
l’étude de la construction d’un chemin de fer
minier, qui réunirait les mines à l’usine et
au port de Caen. M. Enguerand a écrit que M. Le Chatelier
avait poussé à ce moyen de transport qui, élevant
le coût des installations, lui permettrait d’augmenter
sa participation.
Il existait il est vrai le tramway de Caen à
Falaise mais cette ligne ( voie de 60 cm ) n’était
pas susceptible d’assurer le débit nécessaire
( 1 000 tonnes par jour ).
Une demande fut faite au ministère des travaux
publics à l’époque de M. Millerand. Une enquête
fort longue ( 22 mois ) s’ouvrit à la suite de laquelle
se déclencha une polémique ardente qui permit à
M. Enguerand d’écrire <<le problème minier
et métallurgique du Calvados est un des chapitres le plus
mouvementé de l’histoire de la métallurgie française
et se relie aux grands problèmes de la défense nationale.
Les partis d’opposition profitèrent
de l’enquête pour la construction du chemin de fer pour
dénoncer l’entreprise allemande en France. Les partis
gouvernementaux ne voulaient pas paraître moins soucieux que
leurs adversaires des intérêts de la défense
nationale, de plus ils ne tenaient pas à augmenter l’importance
de la population ouvrière dans le Calvados.
Certaines usines de l’Est s’opposaient
également au projet déclarant que "on ne pourrait
jamais faire de la fonte avec le minerai de Soumont".
Rappelons à ce sujet que ce minerai n’est
pas assez phosphoreux et, qu’étant donné sa
forte teneur en silice, il faut y ajouter du calcaire comme un minerai
d’appoint.
En fait la situation commerciale basée sur
une production annuelle de 5 000 000 tonnes pour l’ensemble
des forges françaises risquait d’être troublée
par l’arrivée d’un nouveau producteur.
Parmi les partisans du projet nous trouvons mêlés
: les Socialistes et l’Evêché de Bayeux dont
le journal demandait que l’on hâta l’étude,
décrivant la vie idyllique des travailleurs déjà
sur les chantiers et se félicitant de ce que l’arrivée
d’un fort contingent d’ouvriers espagnols et italiens
raniment dans le Calvados la pratique du culte et donnent aux masses
ouvrières l’exemple de l’ordre et de la discipline.
Les banques et surtout la Chambre de Commerce qui
avaient en vue le développement du port apportèrent
leur concours.
Le secrétaire de la Chambre de Commerce,
M. Devaux déclarait en séance :
"Nous verrons avec plaisir des industries nouvelles s’installer
sur nos quais. Qu’importent pour nous l’origine de ces
industries. Nous avons confiance dans les lois de notre pays pour
nous protéger le cas échéant. Si nous trouvons
naturel que l’étranger viennent nous acheter nos pommes,
nos beurres et aussi nos chevaux pour remonter sa cavalerie militaire,
nous ne voyons aucun inconvénient à ce qu’il
vienne nous acheter notre minerai".
Et à propos de l’établissement du chemin de
fer minier le même auteur déclarait :
"la région traversée par le chemin de fer minier
ne pourra qu’en bénéficier. Alors qu’aujourd’hui
cette région est à peu près désertée
alors que beaucoup de villages sont abandonnés, le chemin
de fer minier lors de son exploitation, ramènera la vie dans
ces hameaux en ruines, il les repeuplera, et là où
il n’y a plus rien, il y sèmera de l’or. Nous
n’exagérons pas, le bassin de la Lorraine est là
pour nous servir d’exemple.
Cette région toute de cultures sera complètement transformée
et là où le sillon tracé par la charrue ne
laisse pas de bénéfice, la pioche du mineur amènera
l’aisance et la prospérité >>.
Le Ministre hésitait et essayait d’augmenter
la part française de la société.
Lors du début des travaux on s’était
vite aperçu que les terrains primitivement destinés
à la construction étaient impropres à l’établissement
de fondations importantes et M. Le Chatelier acheta les terrains
où est installée l’usine actuellement.
On commença sur les terrains prévus
par Thyssen la construction d’un port privé (bassin
d’Hérouville), allant de pair avec les travaux d’agrandissement
du canal entrepris par la Chambre de Commerce. Finalement la participation
de la Société Française de Construction Mécanique
dans la Société des Hauts-Fourneaux et Aciéries
de Caen passa à 60%.
La compagnie des tramways reçut une indemnité
et en juillet 1911 le Conseil Général émit
un avis favorable. Le premier novembre, le Ministre autorisait la
construction du chemin de fer minier.
En 1913, une nouvelle campagne de presse se déclencha.
Les journaux écrivirent que l’on avait saisi des affûts
de canon en gare de Caen, que des plateformes en béton construites
dans l’usine leur étaient destinés en vue de
pouvoir bombarder La Havre. On ajouta même que l’Empereur
d’Allemagne était venu visiter les travaux incognito.
Malgré cela les travaux se poursuivaient,
la mise en marche étant prévue pour 1916. Trois mille
ouvriers de toutes nationalités y participaient (Kabyles
et Chinois entre autres). L’installation prévue comprenait
: des fours à coke, une installation de grillage de minerai,
deux hauts-fourneaux de 400 tonnes par jour, une aciérie
et des laminoirs à tôles et à profilés.
Le tout correspondant dans une première phase à une
capacité de production de 300 000 tonnes de fonte par an.
Les dépenses d’établissement
étant plus élevées que prévu, il fallut
faire appel en 1914 à de nouveaux fonds et la part de Thyssen
tomba de 40 à 25%.
La déclaration de guerre interrompit les
travaux et en septembre 1914 l’usine était mise sous
séquestre.
Après plusieurs propositions, en particulier
d’entreprises américaines, M. Schneider et Compagnie
créait en 1916 la Société Normande de Métallurgie
au capital de 25 millions. Elle devait, en raison des impératifs
militaires, achever les travaux dans les plus brefs délais.
La Société des Hauts-Fourneaux et
Aciéries de Caen subsistait et donnait à bail à
la S.N.M. , pour une durée de 90 ans, la totalité
de son actif, la S.N.M. resterait propriétaire des aménagements
matériels et industriels mais prenait à sa charge
le service des obligations des H.F.A.C. et lui versait même
une part des bénéfices.
Les travaux se poursuivirent malgré de nombreuses
difficultés (il n’y avait pas d’acier ce qui
explique la part importante de béton dans la construction
des halls d’aciéries et de laminoirs ; le même
problème s’est d’ailleurs reposé à
la reconstruction). La S.N.M. mit au service de la défense
nationale sa fonderie pour fabriquer des obus et les bureaux pour
installer un hôpital militaire de 225 lits.
Le premier haut-fourneau était achevé
en 1917, le second en 1918. L’aciérie était
entièrement construite mais les laminoirs ne comprenaient
(qu’en plus du blooming), qu’un train de 900 pour demi-produits
et rails et un train de 300 fabriquant des petits profilés
(plats, carrés, ronds).
L’exploitation normale débuta en septembre
1920. Mais dès le mois de novembre se manifestaient les premiers
symptômes de la crise économique.
La société n’ayant qu’un
éventail de produits trop restreint vendit surtout des fontes
d’affinage et de moulage en Angleterre, mais la concurrence
allemande et belge provoqua la chute des prix.
En août, l’activité était
réduite à la marche d’un seul haut-fourneau.
Pour pallier les effets de la crise la Direction faisait un effort
considérable d’économie de matières premières
et de compression du personnel (de 4900 en 1920 l’effectif
descend à 3 400 en 1922).
En 1922, la crise était surmontée
mais la Société ne disposant pas de réserve
se trouvait dans l’impossibilité de développer
son outillage et de faire face au remboursement des emprunts. Les
dirigeants déposèrent le bilan et obtinrent le bénéfice
de la liquidation judiciaire.
L’élaboration du concordat fut délicate
; il fallait faire cesser le dualisme des deux sociétés
H.F.A.C. et S.N.M. Ce fut H.F.A.C la société absorbante
qui prit alors en 1924 le nom de S.M.N.
La S.M.N. (capital 136 millions) reprenait l’exploitation
à des conditions différentes puisque ses frais financiers
étaient diminués permettant des travaux par auto-financement.
1925 : un troisième train de laminoir était
mis en marche (train de 270)
1927 : un quatrième train de laminoir était mis en
marche (train à fil)
1931 : un cinquième train de laminoir était mis en
marche (train de 450)
1938 : construction d’une tréfilerie.
1939 : construction d’une nouvelle batterie de fours à
coke.
Pendant ce temps la production d’acier annuelle
était passée de 230 000 tonnes en 1922
à 302 000 tonnes en 1926, pour se maintenir de 1927 à
1931 à plus de 360 000 tonnes.
Une nouvelle crise économique de 1932 à
1936 ramena cette production à 270 000 tonnes et au même
moment s’opéra une deuxième compression du personnel.
L’effectif qui était remonté à 4 400
en 1928 fut ramené en 1934 à 3 500 ouvriers.
En 1939, la S.M.N. produisait 300 000 tonnes d’acier
par an avec à nouveau un effectif de 4 500 personnes (influence
des lois sociales de 1936).
En mai 1940, les installations furent mises à
l’arrêt.
Durant le débarquement l’usine subit
des bombardements massifs. On a retrouvé
plus de 4 000 trous de bombes et 25 000 trous d’obus dans
l’usine et la cité ouvrière.
La reconstruction fut commencée en 1947.
Le premier décembre 1950 le premier haut-fourneau était
remis à feu et en 1952, après une reconstruction qui
avait coûté 15 milliards de francs, l’usine modernisée
avait retrouvé sa capacité de production d’avant
guerre soit 3,5% de la production française.
Depuis cette époque la production a évolué
ainsi:
1953 - 350 000 tonnes
1955 - 400 000 tonnes
1959 - 500 000 tonnes
1960 - 600 000 tonnes
Cette augmentation de production s’est traduite par de nouvelles
installations. Un troisième haut-fourneau et un atelier d’agglomération
en 1959 ainsi qu’un atelier de treillis soudés et d’une
pointerie. L’effectif est actuellement de 5 700 personnes.
Les travaux en cours (deuxième chaîne
d’agglomération, train continu à billettes,
train à petits fers) conduiront en 1965 l’usine à
une capacité de production de 800 000 tonnes.
Bibliographie :
Bulletins S.M.N.
Bulletins de la Chambre de Commerce
Revues de métallurgie
La mine de Littry par M. Pareyn
Le Calvados industriel et agricole par M. Devaux
Archives départementales :
Le Calvados minier et métallurgique par M. Enguérand
Les Pieds de la Mynière de Beaumont
Mines de fer et forges normandes par M. De Meaulde
Répertoire des communes et lieux dits du Calvados
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